Les Doigts Qui Rêvent
30.06.2026 Expériences et initiatives Temps de lecture : 12 min

Nous avons le plaisir de vous présenter une maison d’édition de livres jeunesse tactiles : Les Doigts Qui Rêvent.

Tout est parti de l’expérience de Philippe Claudet au début des années 1990. Nommé enseignant dans une classe d’enfants déficients visuels, ses élèves ont 6 ans, il doit leur apprendre à lire, mais il s’aperçoit que les enfants ne savent pas ce qu’est un livre, encore moins ce qu’est la lecture. En effet, si vous donnez à toucher un livre ordinaire à un enfant aveugle, ce qu’il touche est lisse, et si vous lisez silencieusement à proximité d’un enfant aveugle, il ne vous voit pas lire. La conscience de l’écrit ne peut pas se faire de la même façon selon qu’un enfant est voyant ou aveugle. Pour ses élèves, Philippe Claudet a écrit une première histoire qu’il a illustrée tactilement, Au pays d’Amandine dine dine. Cette histoire, qui porte le prénom d’une des élèves, raconte le déroulé de sa journée, notamment à l’école, les jeux de la cour de récréation. Philippe Claudet a donc conçu un premier livre tactile illustré, puis s’est rapproché de l’Association nationale des parents d’enfants aveugles. L’idée de créer une maison d’édition a aussi émergée entre Philippe et 4 couples de parents d’enfants déficients visuels. C’est le début d’une histoire de rencontres et de passion : l’équipe salariée aujourd’hui comprend 13 collaborateurs, 3 volontaires en service civique et 60 bénévoles. Dès le départ le projet a combiné les problématiques de la conception à celles de la fabrication complexe de ces livres. C’est toujours le cas plus de 30 ans plus tard.

Comme tous les éditeurs tout d’abord nous choisissons des livres pour les différentes tranches d’âge de notre lectorat (prélecteurs, jeunes lecteurs, lecteurs confirmés) et sur des sujets qui intéressent les enfants (la naissance, la relation parentale, la fratrie, l’entrée à l’école, Noël, etc.). Lors de salons du livre, de journées professionnelles, nous collectons les besoins plus spécifiques des enfants déficients visuels et leur famille et des professionnels, comme par exemple un livre sur les véhicules. De plus, au ¾ nous choisissons de publier des « classiques de maternelle » pour que les enfants déficients visuels puissent lire les mêmes histoires que les autres enfants notamment à l’école, à la maison, une des conditions nécessaires à la création d’une société plus inclusive, avoir des références communes. Nous publions aussi des créations tactiles inédites de designer tactile que nous repérons notamment via le concours Typhlo & Tactus, concours international du livre tactile que nous animons en France depuis 2000 tous les 2 ans.

Tous les titres peuvent être adaptés, car il n’y a pas une seule façon d’adapter, mais plusieurs, toutefois certains présentent plus d’intérêt que d’autres au niveau tactile, au niveau du vécu de l’enfant déficient visuel. La limite résidera souvent sur la rareté de l’offre, quitte à publier que 5 nouveautés par an, il faut faire des choix pertinents pour répondre aux besoins des enfants et puis des limites économiques, un livre qui comprend plus de 10-15 illustrations tactiles nécessite beaucoup de travail et coûte plus cher à fabriquer.

Dans le cadre de la législation sur l’exception handicap au droit d’auteur, l’association Les Doigts Qui Rêvent, organisme inscrit, peut adapter n’importe quel titre du commerce qui n’est pas accessible au mode de représentation des enfants déficients visuels. Nous informons alors les éditeurs des adaptations à paraître en invitant les auteurs à échanger avec nous au fil de l’adaptation, invitation dont certains auteurs se saisissent (Édouard Manceau, Estelle Faye, Anne Crausaz, Kitty Crowther…).

Avec les auteurs de livres tactiles illustrés inédits, avec qui nous rédigeons un contrat d’édition, nous échangeons tout au long du processus de la faisabilité technique et économique (choix des matériaux, allégement ou renforcement de certains dispositifs tactiles…) jusqu’au « bon à tirer ».

Adapter ou créer un livre d’images pour qu’il soit accessible aux personnes qui ne voient pas est un vrai défi ! Oublions les images à voir, il faut « montrer » autrement : un personnage qui se déplace, une herbe qui bouge, une lune qui brille, un câlin tout doux… tout doit devenir une expérience à toucher et à ressentir.

Il faut définir une stratégie en fonction de l’âge de l’enfant, du sujet, du type de narration et choisir entre plusieurs procédés tactiles définis ci-dessous à partir d’un exemple simple : comment représenter tactilement un lapin !

  • De façon figurative : en volume, doux, avec de grandes oreilles à manipuler, un corps moelleux à caresser
  • De façon réaliste : un lapin plat et texturé vu de profil. Plus abstrait, mais utile pour connaître la forme visuelle
  • De façon haptique : un rond poilu avec deux grandes oreilles souples, c’est le geste qui aide à l’identifier
  • De façon codée avec des symboles : un rond blanc tout doux ? Lapin, chat ou enfant ? C’est le texte qui décidera. C’est un code simple à reconnaître au toucher.

Dans les histoires, les personnages agissent, se déplacent et ressentent des émotions. À votre avis, comment représenter tactilement une promenade, la colère, ou encore un câlin ? Pour le montrer autrement, on peut utiliser la manipulation : un geste, un mouvement, une matière à explorer. C’est une autre façon de vivre l’histoire avec ses mains.

Imaginer une adaptation peut prendre plusieurs mois. À partir d’une idée dessinée, il faut fabriquer plusieurs maquettes pour tester les matières et les systèmes à manipuler, vérifier la solidité de la reliure et ajuster la mise en page. Un prototype est confié à l’équipe de médiation afin que cette dernière puisse observer comment les enfants s’en emparent, vérifier la robustesse de tel procédé tactile, de telle reliure… Enfin, il faut s’assurer que le projet respecte le budget et qu’au regard des subventions et mécénats réellement collectés le prix de vente prévu soit aussi bas que souhaité. Si ce n’est pas le cas, différentes solutions sont étudiées (simplifier une illustration ? Réaliser une tâche de fabrication en interne plutôt qu’à un prestataire ?

Quand le prototype et le budget sont validés, on peut commencer les achats de toutes les matières (tissus, papier, adhésifs, reliures…).

Puis on lance la fabrication des outils de découpe chez un formiste et l’impression des pages chez un imprimeur.

Comment mettre le braille sur les pages ? On utilise alternativement deux techniques, l’embossage ou la sérigraphie.

Un livre tactile ne peut pas être fabriqué par une machine comme un livre classique. Seule la main humaine peut réaliser toutes ces illustrations en relief et assembler les pages braille sans les écraser. La fabrication artisanale correspond aussi aux valeurs de l’association : solidarité, qualité et économie locale. Ce travail se fait principalement artisanalement dans notre atelier à Dijon avec des personnes éloignées de l’emploi : en situation de handicap en précarité avec des ruptures de vie. Nous choisissons aussi avec soins nos prestataires dans l’économie locale, sociale et solidaire Ex l’atelier de couture Promut à Dijon, le sérigraphe 3as à Dijon, les reliures Thibault à Flacey,

Pourquoi un livre tactile coûte-t-il plus cher ? Fabriquer un livre tactile demande du temps et des matériaux coûteux : chaque exemplaire nécessite 4 à 6 heures de travail manuel et coûte en moyenne 220 euros à produire. Pour réduire le prix de vente, l’association recherche des dons et des subventions et bénéficie de l’aide de bénévoles. Un livre est vendu aux bibliothèques, aux écoles au prix de 55 à 100 euros selon les titres, et à 25 euros pour les familles d’enfants déficients visuels adhérentes car l’accessibilité c’est aussi le prix. Malgré tout, un livre tactile reste plus cher qu’un livre classique.

Lors de projets spécifiques intégrant des innovations techniques ou d’usage, nous organisons systématiquement des tests terrain avec des enfants déficients visuels et leurs parents et professionnels accompagnants (enseignants, psychomotricien, instructeurs pour l’autonomie…). Par exemple, pour notre projet Tacticartes à histoires à paraître en 2026, il y a eu deux phases de test dans deux villes différentes (Paris et Nîmes). Lors de l’élaboration de projets plus classiques, nous continuons à collecter des retours tout au long de l’année à l’occasion d’ateliers jeunesse, de salons du livre, de journées professionnelles…

En interne, il y a un dialogue nourri qui s’étale sur plusieurs semaines entre la conceptrice et la médiatrice, entre la conceptrice et la maquettiste du texte, entre la conceptrice et la fabricante. Les échanges portent sur des aspects artistiques, pédagogiques, techniques, financiers. Ces échanges s’enrichissent des conseils de notre sérigraphe, imprimeur, façonnier. Lors de la finalisation de la maquette braille grâce à notre partenariat avec l’Association des Transcripteurs et Adaptateurs Francophones (ATAF), nous validons certains choix de mise en page du texte en fonction de l’âge des lecteurs braillistes ciblés et des pratiques des enseignants.

Les matériaux, leur forme, et leurs manipulations doivent évoquer tactilement ce qu’ils doivent représenter. Les doigts ne sont pas des yeux ! Une adaptation tactile illustrée accessible ne consiste pas en un coloriage tactile (disposer des matières différentes là où il y a des couleurs différentes dans l’illustration d’origine). Dans notre adaptation de « Bon voyage petite goutte » qui comprend en tout 40 matières différentes, la rivière est représentée par une matière lisse tendue au-dessus de petites formes plates, cela permet avec les doigts de ressentir de la profondeur et de sentir qu’au fond il y a des différences de niveaux, évocateurs de rochers ou de sédiments.

Les Doigts Qui Rêvent teste la résistance des matériaux eux-mêmes, l’arrachage des éléments assemblés dans le livre, la solidité de la reliure,… Ils sont bien plus solides qu’un livre pop up classique toutefois, un livre tactile reste un livre fait à la base de papier et de carton, aussi, nous faisons en sorte que les livres soient réparables sur la durée.

Les freins s’expliquent en premier lieu par une fabrication artisanale minutieuse des livres. En effet, un exemplaire d’un livre tactile nécessite pour sa fabrication entre 4 à 6 h de travail manuel. Ce travail minutieux réalisé dans notre atelier en Bourgogne par des salariés et par des bénévoles à encadrer entraîne des coûts importants. De plus, le faible tirage de 350 exemplaires (bien inférieur au tirage moyen d’une maison d’édition classique) entraîne des coûts unitaires d’impression et d’embossage élevés, avec peu d’économie d’échelle possible. Par ailleurs, comme l’accessibilité c’est aussi le prix de vente, Les Doigts Qui Rêvent cherche en permanence des fonds (subventions, mécénat) pour réussir à abaisser le prix de vente public. Plus on fabrique d’exemplaires à diffuser, plus il faut trouver des fonds. Enfin, ce tirage et ces coûts atypiques ne permettent pas d’intégrer la chaîne du livre classique via les libraires avec des remises à accorder aux libraires de 30 % sur le prix public, aussi nos livres ne sont pas autant visibles du grand public et la communication auprès des familles et des professionnels doit se faire en direct.

Oui, Solène Négrerie, directrice artistique et designer tactile a particulièrement apprécié travailler à l'adaptation du livre Scritch Scratch Dip Clapote en étroite collaboration avec l'autrice elle-même, Kitty Crowther.  Mettre en adéquation des choix graphiques (par exemple le choix des papiers en adéquation avec l'univers graphique, réunir certaines illustrations entre elles pour réduire le nombre de pages) et des choix d'accessibilité, notamment dans les manipulations des illustrations proposées aux enfants, il a fallu retranscrire un rythme particulier en adéquation avec le suspens de l'histoire, cette double lecture permise avec des illustrations codifiées et avec la marionnette de la grenouille Jérôme. L'enfant, même s'il n'est pas encore lecteur peut avec cette marionnette rejouer toute l'histoire au fil des pages (le coucher, lui laver les dents...). Enfin, Kitty nous a proposé de réaliser une version audio de son propre texte. C'était un beau cadeau pour nos lecteurs.

Ce travail étroit avec l'auteur du livre adapté était une première. Cette adaptation est parue en 2021. Cette collaboration a depuis été proposée à tous les auteurs des livres adaptés (Édouard Manceau, Anne Crausaz, Estelle Faye...)

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