Ecrit par Charles Gardou -
Le handicap et ses empreintes culturelles. Variations anthropologiques
Dans l’océan des cultures, d’Afrique en Amérique et en Océanie, d’Asie en Europe, tout s’imagine face au handicap. Tout se justifie. Tout arrive.
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Charles Gardou

Anthropologue et professeur à l’Université Lumière Lyon 2, consacre ses travaux à la diversité humaine, à la vulnérabilité et à leurs multiples expressions. Il est l’auteur de 20 ouvrages, aux éditions érès où il a créé et dirige la Collection « « Connaissances de la diversité »

Soumis par cgardou le mer 01/03/2017 - 15:32
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couverture du livre Le handicap et ses empreintes culturelles

En lien avec "Le handicap et ses empreintes culturelles.  Variations anthropologiques, Vol. 3" , dernier volume d’une trilogie inédite.  D’Afrique en Amérique et en Océanie, d’Asie en Europe, ce livre met en lumière la multiplicité des croyances populaires, des récits plus ou moins rationnels, des systèmes de pensée infiniment complexes qui, dans toutes les cultures de la planète, brouillent l’image des personnes en situation de handicap et la compréhension de leur expérience singulière.

Dans l’océan des cultures, d’Afrique en Amérique et en Océanie, d’Asie en Europe, tout s’imagine face au handicap. Tout se justifie. Tout arrive. Au hasard de leurs bonnes et mauvaises fortunes, les humains composent, transforment, manipulent les règles, les interdictions et les interprétations. Ils mêlent, sans distinction, le naturel et le surnaturel, mettant en scène les aventures d’êtres « communs » et d’êtres « handicapés », exceptionnels, mythiques, idéalisés ou caricaturés.

Eternel roman autour de cette forme de fragilité humaine, propice aux débordements de l’imagination et constituant  un point de butée pour la raison.

Confrontés à ce qu’ils traitent comme une énigme, les humains inventent des hypothèses infondées et les interposent entre eux et le réel. Ils façonnent de l’imaginaire avec du réel et inversement. Leurs superstitions ne sont autres que des errements de l’esprit et des cris, traduisant leur peur de leur propre vulnérabilité et de l’altérité, jugées menaçantes. Dans la clameur universelle, chaque communauté humaine, déterminé par un creuset culturel, y va de son cri singulier :

  • Ici, des mythes parlent de la colère des dieux, de l’action des génies, esprits ou ancêtres, de caprices de jumeaux, de personnes mal-mortes, , d’exposition à des objets « chargés » d’un mal.
  • Là, on se livre à des rites de désenvoutement et on jette des pierres à des personnes souffrant de troubles psychiques pour empêcher leur maladie de se propager.
  • Ailleurs, on les traite par la prière ou par l’imposition des mains. Plus loin, on les enferme ou on les enchaîne.
  • Ailleurs encore, la charité, comme l’assistance, qui en est une autre forme, viennent soulager la mauvaise conscience collective.
  • Sous d’autres latitudes, les constructions mythiques ont perdu leur fonction sociale mais, sous des apparences plus rationnelles, derrière l’argumentation et la théorisation, affleurent des survivances enracinées dans l’inconscient collectif.

Mais, en dépit de la diversité des paysages mentaux, symboliques, linguistiques, des représentations, des règles et des pratiques -qui surpassent souvent ce qu’un auteur de roman peut imaginer- le semblable l’emporte sur le différent. Ainsi, dans toutes les cultures de la planète, l’image des personnes en situation de handicap et la compréhension de leur expérience singulière sont brouillées par les effets d’un imaginaire « fou », qui forme une sorte de ciel de pierre, contre lequel elles butent. Même thème, même inquiétude fondamentale et multiples façons de l’affronter. 

Ici et ailleurs, ceux qui, de par leur mode d’être-au-monde, n’entrent pas dans les cadres usuels de reconnaissance, se voient frappés d’anathèmes. Ils sont le plus souvent exclus de la photographie de famille. On les tient dans les marges pour empêcher le handicap de se propager et protéger aussi les autres de ce qui les éprouve ou ternit leur représentation de l’humanité :

  • Les « handicapés » sont-ils des êtres humains authentiques, complets ? Sont-ils pleinement Hommes, « nés de la Terre » ?
  • Leur étrangeté procède-t-elle d’une volonté, d’un projet, d’un ordre  oudu hasard ? Ou encore d’un conflit, d’un désordre ou de quelque force supranaturelle ?
  • Quelles sont les mille et une façons dont Dieu, les dieux, les esprits, les ancêtres, le Diable s’y prennent pour façonner le normal ou l’anormal ?
  • Pourquoi les puissances invisibles décident-elles de punir les vivants et quel signe veulent-elles leur envoyer ?
  • Le premier matin du monde a-t-il connu le handicap ?

Eternelles angoisses qui, sous des formes diverses, tourmentent les humains, où qu’ils naissent, vivent et meurent.

La « normalité », cette conformité à « quelque grand Modèle »,  s’impose partout comme une illusion, une croyance qui se pense raison. Nulle culture n’échappe au mirage de la normalité et aux questions qu’elle suscite.

  • Comment normaliser les anormaux ?
  • Comment reconnaître les non-reconnaissables ?
  • Où ranger les dérangés ?
  • Où classer les inclassables ?
  • Où caser les incasables ?

Partout se fait jour une irrépressible inclination à désigner des étrangers, des « invalides », des « diminués », qui menaceraient la vie des autres en ouvrant une faille dans l’œuvre collective et en compromettant l’unité de l’espèce humaine. Faut-il rappeler qu’Aristote considérait les femmes comme des « mâles infirmes ». Il justifiait leur prétendue infériorité par un fondement physique, source d’une infériorité de caractère, qui la vouait à l’obéissance et à la privation de citoyenneté. 

Dans la plupart des cultures, un déni de reconnaissance place, sous couvert de lois divines ou naturelles, les personnes en situation de handicap sous le signe d’une infériorité radicale. Des images, superstitions et préjugés, sédimentés dans l’imaginaire individuel et collectif, s’interposent entre elles et les autres.

Un dépaysement au fil des 5 continents montre combien les hommes vivent sous contrainte culturelle. Rien ne les rapproche autant qu’un répertoire de croyances, de superstitions et de tabous communs.

Ils n’en ont jamais fini, ici comme là-bas, de comprendre que la normalité est une étrangeté dans l’humanité.


Le handicap et ses empreintes culturelles.  Variations anthropologiques, Vol. 3

Cet ouvrage, dernier volume d’une trilogie inédite, représente une fresque anthropologique de plus d’un millier de pages émanant de divers lieux du monde.  Il signe la fin d’une aventure culturelle rassemblant 60 chercheurs, issus d’une cinquantaine de pays, territoires ou régions des 5 continents. Après Le handicap au risque des cultures et Le handicap dans notre imaginaire culturel, ce nouveau voyage à culture ouverte conduit les lecteurs d'un étonnement à l’autre. D’Afrique en Amérique et en Océanie, d’Asie en Europe, il met en lumière la multiplicité des croyances populaires, des récits plus ou moins rationnels, des systèmes de pensée infiniment complexes qui, dans toutes les cultures de la planète, brouillent l’image des personnes en situation de handicap et la compréhension de leur expérience singulière. Il analyse les effets de cet imaginaire fou, qui forme un ciel de pierre, auquel, ici comme là-bas, elles ne cessent de se heurter.

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Anthropologue et professeur à l’Université Lumière Lyon 2, consacre ses travaux à la diversité humaine, à la vulnérabilité et à leurs multiples expressions. Il est l’auteur de 20 ouvrages, aux éditions érès où il a créé et dirige la Collection « « Connaissances de la diversité »

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