Ecrit par Docteur Anne-Marie Rajon -
Grands-parents et handicaps : surmonter les déceptions, répondre aux attentes
Etre grands- parents et comment le rester face au handicap ou à la maladie d’un petit enfant ?
Docteur Anne-Marie Rajon

psychiatre, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris

Soumis par rajon le ven 02/09/2016 - 13:08
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Grand-mère avec sa petite fille avec une trisomie

Le meilleur de soi-même, voilà la tonalité qui imprègne tout projet d’enfant, et c’est cette tonalité qui fait la singularité du lien entre parents et enfants.

Comme chaque nouveau projet doit réparer les échecs des précédents - du moins le croyons-nous - chaque enfant quand il arrive au monde est un commencement, ou plutôt un recommencement, plein de promesses. C’est une des dynamiques puissantes du désir d’enfant : avoir devant soi tous les possibles réalisables, recommencer à zéro.

A chaque enfant est dévolue la mission, explicite ou implicite, d’accomplir ce que ses parents n’ont pas pu accomplir, ou ont rêvé d’accomplir : « Il aura ce que nous n’avons pas eu, une meilleure vie, une meilleure réussite, de meilleures chances… il continuera notre œuvre et nous perpétuera…. ».

Cette rêverie, ce fol espoir d’un renouveau toujours possible touchent aussi les grands-parents : leurs petits-enfants quand ils arrivent font resurgir presque intactes toutes leurs idéalisations : ça va être à nouveau formidable. Ainsi, chaque nouveau-né, pour ses grands-parents, comme pour ses parents, est porteur d’un espoir de restauration. Pour les grands-parents, c’est une nouvelle ou une ultime chance : « …et si mes enfants n’y sont pas parvenus, mes petits enfants, eux, y parviendront… »

Le bouleversement du handicap et les malentendus entre générations

Le handicap quand il survient chez un enfant, anéantit l’idéalisation, interrompt la rêverie anticipatrice d’enfant: l’amour, la haine, la déception, la mésestime de soi, le sentiment d’injustice, se disputent le terrain et cela pour les deux générations. Une douloureuse blessure frappe chacun de plein fouet. Par la suite, chaque génération, celle des parents et celle des grands parents, devra contenir cette blessure pour permettre accueillir au mieux l’enfant. Tous les adultes sont ici blessés dans leur fonction parentale. Les jeunes parents oublient souvent que leurs parents souffrent à la fois pour leur petit enfant mais aussi pour eux, qui, bien qu’adultes et parents eux-mêmes, restent leur enfant. Cette non-prise en compte peut être source de malentendus entre les deux générations. Cette souffrance, les jeunes parents ne veulent pas – ou ne peuvent pas – la concevoir. On entend souvent: « je n’en parle pas à ma mère, c’est inutile, elle est trop angoissée… ». On peut comprendre cette remarque de plusieurs façons: «  ma mère est trop angoissée pour pouvoir m’aider », et aussi : «  je ne veux pas voir ma mère aussi angoissée que moi, ce serait une image en miroir insupportable », ou « je ne veux rien savoir de l’angoisse de ma mère, elle doit seulement m’aider ».

Voici un bref exemple. Une jeune femme dont le bébé, une fille, était né avec une malformation de l’avant bras, se lamentait : « Mes parents ne me parlent jamais d’elle. Quand ils me téléphonent, ils ne demandent que de mes nouvelles, ils ne s’inquiètent que de moi, ils ne parlent jamais de ma fille. Déjà, lors de la découverte de l’anomalie l’échographie, ils m’avaient poussée à demander une interruption médicale de grossesse…Je crois qu’ils rejettent mon enfant, qu’ils n’en veulent pas…c’est comme s’ils me rejetaient à moi… ». Cette jeune femme s’est longtemps montrée très blessée par l’attitude de ses parents. De longs mois ont été nécessaires pour que soit surmonté ce qui était un malentendu, malentendu que l’on retrouve fréquemment dans des situations similaires : les grands-parents étaient d’abord préoccupés de leur fille, et voulaient tout faire pour la mettre à l’abri de la souffrance, alors que leur fille, elle, attendait d’eux qu’ils se mobilisent sans réserve autour de leur petite-fille. Quelques mois plus tard, le dialogue a pu reprendre entre eux, et l’enfant a pu être accueillie sans réserve. « Je n’avais pas compris », commente la jeune femme, « que c’était d’abord de moi dont ils se préoccupaient ». La prise de conscience du bouleversement des dynamiques psychoaffectives intergénérationnelles qu’entraîne la survenue d’un handicap chez l’enfant peut aider à surmonter les malentendus qui s’installent plus ou moins durablement entre les générations.

Etre grands- parents et comment le rester face au handicap ou à la maladie d’un petit enfant ?

grandsparents fotolia 84418512 2La grand-parentalité s’est développée, dans les sociétés occidentales, sous l’effet de plusieurs facteurs : allongement de l’espérance de vie qui fait que les différentes générations vont se côtoyer plus longtemps, plus grande indépendance financière, prolongation de l’activité sociale valorisant l’image des grands-parents. A ces mutations démographiques, économiques et sociales, s’ajoutent les mutations structurelles de la famille dans laquelle l’axe de la filiation prévaut sur l’axe de l’alliance : ce n’est plus le couple qui fonde la famille, mais l’enfant qui en devient le centre organisateur. De plus, face à la labilité des unions, les grands parents deviennent souvent les « piliers de la famille » et ce rôle qui leur était habituellement dévolu, s’est considérablement accru.

Traditionnellement les grands parents s’arrogent deux missions : celle de se rendre utiles auprès de leurs enfants en assurant un certain nombre de tâches de la vie quotidienne vis-à-vis des petits enfants : c’est ce que j’appellerai la « mission service » et une mission d’ouverture en proposant aux petits enfants un mode de relations différent de celui instauré avec les parents : la « mission plaisir ». Quand il y a maladie ou handicap, l’équilibre est souvent rompu et la « mission service » l’emporte souvent sur la « mission plaisir », c’est du moins l’objectif que se fixent certains grands-parents qui se demandent sans cesse : « comment les aider » ? Je vois ce déséquilibre comme un piège, inévitable certes, mais dans lequel chacun doit s’efforcer dans la mesure du possible, de ne pas tomber. La « mission plaisir » doit être maintenue à tout prix, aussi réduite soit-elle, pour l’équilibre de tous : pour l’enfant d’abord qui doit trouver avec les grands-parents une « échappée belle » salutaire, pour les parents ensuite, rassurés que l’on puisse trouver du plaisir en s’occupant de leur enfant, pour les grands parents enfin qui se permettent d’accéder à une certaine renaissance en redécouvrant l’enfance auprès de leurs petits-enfants.

Docteur Anne-Marie Rajon
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